LES DRYADES
UNE EXPLORATION DU CLIMAT PAR LE POINT DE VUE D’UN ARBRISSEAU NAIN

 

Un coup d’œil sur l’Histoire, un recul
vers une période passée qui permet d’ouvrir une perspective sur notre
époque ; nous permet d’y penser davantage, d’y voir davantage les
problèmes qui sont les mêmes ou les problèmes qui diffèrent ou les
solutions à y apporter »

Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien.

 

Les Dryades est une installation développée dans le cadre d’une résidence d’artiste auprès des chercheurs du Muséum national d’histoire naturelle et l’Université Pierre et Marie Curie. Cette résidence s’inscrit dans le programme Demain, Le Climat organisé par Sorbonne-Universités, durant l’année 2015, en parallele de la Cop21. Ce projet est réalisé en collaboration avec le navigateur Victor Turpin, la photographe américaine, Crystal Bennes et l’écrivain anglais, Tom Jeffreys.

Il y a 11 500ans, une vague de froid fige l Europe de l’ouest. Les derniers mammouths et mastodontes périssent lors des nuits de glace. En parallèle, une petite plante, observée de nos jours au dessus du cercle polaire, recouvre les paysages gelés.

De la banlieue parisienne à la Laponie, de Douarnenez à la Guadeloupe, ce projet prend la forme d’une triple expédition sur la trace de cette plante, connu sous le nom de dryas octopetala, et interroge les événements à l’origine de la glaciation subite du Dryas Récent.

Dryas octopetala, Svalbard, Montage à partir d’une image de Peter Prokosch, 2011
Dryas octopetala, Svalbard, Montage à partir d’une image de Peter Prokosch, A. Tondeur, 2015

La dryade à huit pétales est une fleur solitaire, vivace et hermaphrodite. De la famille des Rosaceae, elle prend l’apparence d’un arbrisseau nain rampant le long des reliefs glacés des plaines de l’Arctique ou du substrat rocheux des pâturages d’altitudes.

Néanmoins de récents carottages de tourbe ont mis à jour la présence de ces plantes à basses altitudes, dans l’hémisphère nord. En effet, du pollen des dryades aurait été retrouvé à Rueil-Malmaison, Bourg-en-Bresse et dans le bas Jura. Ce pollen aurait entre 12,800 – 11,500 ans.  Il daterait de la dernière grande époque de glaciation avant notre ère.

Copyright Anaïs Tondeur 2015
Carottage, Lithothéque du Muséum National d’Histoire Naturelle, Visite avec Eva Moreno, Avril 2015

En effet, tandis que les glaciers würmiens amorçaient leur retrait, la dryade fut l’une des premières plantes à fleur à recoloniser les paysages libérés des glaces. Sa présence végétale fut si importante dans le nord-ouest de l’Europe, alors vaste toundra, qu’elle donna son nom à l’ultime oscillation froide précédant l’Holocène: le Dryas récent (du latin dryas : Dryade).

En arpentant les paysages peuplés par les dryades, il y a plus de 11.500 ans, entre Bourg-en-Bresse et le bassin parisien, cette recherche interroge une période charnière de l’histoire du climat par la perspective d’une espèce végétale : la migration des dryades dans le sud de l’hémisphère nord.

Chaque lieu est documenté par un procédé de photographie proche de la rayographie, technique qui dans un aller et retour entre la photographie analogique et digitale, tente de capturer l’essence d’un paysage.

ICI POUSSAIENT LES PLANTES DE LA TOUNDRA ARCTIQUE
ICI POUSSAIENT LES PLANTES DE LA TOUNDRA ARCTIQUE, Ile-de-France, Rueil-Malmaison, 2015 Rayographies de paysages colonisés par les dryades octopetala durant la glaciation du Dryas Récent (10.800 à 9500 av. J.-C) A.Tondeur 2015

 

 

L’objectif de cette recherche est de remonter aux origines de la glaciation du Dryas Récent: l’hypothèse d’une débâcle d’icebergs et la rupture d’un immense lac. Le d’Agassiz couvrait alors la majorité du Manitoba et ses provinces voisines. Grâce à l’observation d’analyses de pollen, le carottage de sédiments ainsi que des entretiens auprès des paléo-climatologues et paléo-océanographes de l’UPMC et du Muséum National d’Histoire Naturelle, j’ai interrogé l’impact du déversement de cette étendue d’eau dans l’Atlantique nord et le ralentissement de la circulation océanique globale qui s’en suivit. Diverses hypothèses présentent cette interruption, à l’origine d’une chute de 7° Celsius sur  l’Europe de la fin du Pléistocène. Cette considérable fonte de glace aurait été déclenchée au préalable, par un réchauffement global de la planète.

De nos jours, de nombreux modèles scientifiques avancent que la persistance du réchauffement climatique actuel, pourrait donner lieu à un nouveau ralentissement, voire à un arrêt de cette même circulation océanique. Ce bouleversement étant provoqué par un fort apport d’eau douce en Atlantique Nord, lié à la diminution constante de la banquise et à l’augmentation du flux des fleuves qui débouchent sur l’Arctique. Or, la différence à noter, entre ces deux périodes, reste pourtant, l’origine du réchauffement. Le changement climatique qui précéda le Dryas Récent était le pur résultat de variations climatiques naturelles.

Cette exploration de l’histoire du climat est ainsi développée en perspective de notre époque. Elle est pensée comme « un coup d’œil sur l’Histoire, un recul vers une période passée qui permet d’ouvrir une perspective sur notre époque ; nous permet d’y penser davantage, d’y voir davantage les problèmes qui sont les mêmes ou les problèmes qui diffèrent ou les solutions à y apporter » (Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien).

Ce projet tente, par ailleurs, de proposer une vision qui s’éloigne de l’anthropocentrisme de notre histoire environnementale. Cette recherche explore l’histoire du climat, sous l’angle d’un arbrisseau nain, afin de contribuer à donner, un jour, la parole au reste du Vivant.

 

 

 

A bord du Rossinante, voilier de 6,50 mètres, Victor Turpin (océanographe et navigateur) permettra à l’enquête de continuer à travers l’Atlantique.

Vue du Rossinante, voilier de Victor Turpin
Sur les traces de l’éophone, Vue du Rossinante, Victor Turpin 2015

Du 19 septembre au 14 Novembre 2015, il partira sur les traces de l’éophone. Ce premier instrument de relevé océanographique, à l‘existence énigmatique, aurait été lâché dans les profondeurs de l’Atlantique tropical en 1799 par Benjamin Thompson.  Vingt ans plus tôt, un vaisseau revenant d’Afrique avait capturé, dans la même région, un échantillon d’eau à 1100 mètres de profondeur. La température de l’eau prélevée indiquait 12°, contrastant fortement avec les 29° de l’eau de surface.

Cette mesure amena Thompson à supposer l’existence d’un courant, connu de nos jours, sous le nom de circulation océanique globale et engendré par des écarts de température et de salinité. En Arctique, l’eau « privée d’une grande partie de chaleur par les vents froids, descend au fond des mers (où elle) ne peut être réchauffée, et sa pesanteur (sa densité) étant plus grande que celle de l‘eau à la même profondeur aux latitudes plus chaudes, elle commence immédiatement à se répandre sur le fond de la mer et se dirie vers l’équateur ; cela doit nécessairement produire un courant à la surface en direction opposée» (Benjamin Thompson, 1791)

Thompson aurait alors inventé une sonde, l’éophone, digne d’un dessin de Jules Verne qui devait enregistrer les variations de salinité et température des eaux à différentes profondeurs de l’Atlantique, à travers les siècles.

L’éophone remonte à la surface tous les 72 ans. Il est équipé, en son sommet, d’un petit pavillon à l’intérieur duquel, le vent s’engouffre et le fait siffler. Son cri perçant devant attirer les marins.
Or, lors de ces dernières remontées, personne ne trouva aucune trace de l’éophone. La troisième présence à la surface étant prévue pour 2015, Victor Turpin, tentera sa chance. Au long de son expédition,  il transmettra des images de sa recherche qui seront montées et projetées durant l’exposition.

Le Rossinante, Voilier de Victor Turpin
Sur les traces de l’éophone, Vue du Rossinante, Victor Turpin 2015

 

La découverte d’un éophone serait une source d’informations sans précédent, donnant accès à une mémoire de l’océan et par là même, du climat.
En effet, les océans, en interaction constante avec l’atmosphère et les glaces liés par un mécanisme complexe, jouent un rôle primordial dans l’équilibre du climat. La circulation océanique globale par exemple, permet d’assurer le transfert des flux de chaleur des tropiques  aux pôles. Les eaux chaudes de l’océan tropical (indien et atlantique) sont transportées par des courants de surface jusqu’à l’océan Arctique, où, en raison de basses températures et du sel que rejette la glace de mer lors de sa formation, les eaux deviennent plus denses et plus salées (Anne-Marie Lezine, Pour la science, 2000). Les eaux plongent ainsi vers les profondeurs pour débuter un voyage de mille cinq cent ans environ, distribuant la chaleur à travers les océans.

Circulation thermohaline, Montage graphique rétro-éclairé
Circulation thermohaline, Montage graphique rétro-éclairé de l’installation Mémoire de l’océan

Chaque perturbation de ces eaux peut avoir un impact majeur sur le climat. C’est ainsi, qu’ une débâcle d’icebergs aurait changé la salinité des eaux en Atlantique Nord, et par réaction en chaine, déclenché l’arrêt de la circulation océanique globale, provoquant la glaciation du Dryas récent.

 

 

Copyright Anaïs Tondeur 2015
Cartographie de recherche, Mai 2015

 

Ce projet est rendu possible par Demain, le Climat, programme de Sorbonne-Université.

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