Entretien (extraits) avec Myriam Kohdri, Paléo-océanographe

Extraits d’un entretien mené avec  Myriam Kohdri


Myriam Kohdri, Paléo-océanographe

Laboratoire d’Océanographie et du Climat : expérimentation et approches numériques (LOCEAN).

Myriam Khodri est spécialisée dans la modélisation couplée océan-atmosphère et s’intéresse aux processus physiques des changements climatiques passés. Elle a été l’une des premières en France à réaliser des simulations climatiques couvrant les 1000 dernières années à l’aide de modèle de  climat.


AT: Comment explique-t-on la glaciation abrupte du Dryas Récent, alors que la terre était en pleine période de réchauffement ?

MK: Les hypothèses à l’origine du Dryas Récent (aka Younger Dryas) restent en questionnement. L’amorce de cet évènement climatique pourrait être une débâcle d’icebergs venant du continent Laurentide ou de la purge d’un lac périglaciaire, le lac Agassiz (Canada). Ces deux phénomènes auraient généré un apport d’eau douce considérable dans l’Atlantique nord conduisant à un ralentissement de la circulation thermohaline. Ce volume d’eau douce aurait diminué la salinité des eaux de surface ainsi que leur densité et, de facto, ralentit leurs plongées vers les abysses.

La plongée des eaux en Atlantique Nord est un des moteurs de la circulation thermohaline, sorte de tapis roulant qui traverse tous les océans, en redistribuant la chaleur qui nous vient du soleil.

Or si cette circulation est ralentie, la chaleur entre les deux hémisphères est répartie plus lentement. Il faut garder en mémoire qu’il y a plus de chaleur aux tropiques qu’aux pôles. Ce surplus de chaleur est redistribué aux restes du globe. Il est transporté vers les pôles, par la circulation océanique de surface. Lorsque cette circulation atteint les pôles, elle a donc entrainé des eaux chaudes et salées qui rencontrent les eaux froides et peu salées venant de l’Arctique, résultant dans une configuration d’eaux fraiches et denses.

L’origine de l’évènement du Younger Dryas est sans doute localisé dans cette zone de l’Atlantique Nord, lieu de formation des eaux profondes.

L’important volume d’eau douce qui changea les caractéristiques des eaux s’apprêtant à plonger, déclencha un ralentissement abrupt de la circulation thermohaline.

De ce fait, si on ralentit le tapis roulant, qu’est cette circulation océanique,  on freine la distribution de chaleur d’un hémisphère à l’autre. Cela aurait donc déclenché une rétroaction positive, renforçant encore le refroidissement de l’hémisphère nord et réchauffant l’hémisphère sud. Pourtant, lentement l’océan digéra ces anomalies de flux d’eau douce et atteint, à nouveau, un équilibre, en quelques millénaires. Le Younger Dryas est donc un retour en période glaciaire, qui s’étendit sur 1300 ans environ.

AT: Peut on tirer un parallèle entre les évènements qui déclenchèrent le Dryas Récent et les conséquences du réchauffement actuelle sur les océans ?

MK: Il faut espérer que la circulation thermohaline s’ajuste à mesure que la température globale augmente et que le réchauffement climatique soit suffisamment lent pour que la circulation ait le temps de digérer et de s’adapter.

C’est toujours une question de rythme. Dans l’histoire de la circulation thermohaline, il y a eu des chutes ou des reprises très rapides, comme lors de la dernière période de glaciation. Il  y a eu des non linéarités. L’ensoleillement a changé graduellement durant l’entrée en glaciation.  Cela a modifié le cycle hydrologique qui de, manière non intuitive, a affaiblie la circulation thermohaline. Ce transfert d’humidité aurait augmenté en voulant compenser la chute de rayonnements solaires aux pôles, apportant plus de chaleur des tropiques vers les pôles. Le gradient d’ensoleillement, entre les tropiques et les pôles, a déclenché une évaporation importante aux tropiques et par là même, l’augmentation du cycle de l’eau : plus de vapeur dans les tropiques implique plus de précipitations aux pôles soit plus d’eau douce qui intègre la circulation thermohaline et ainsi s’affaiblit.

 De manière contre intuitive, voila ce qui s’est passé. La circulation thermohaline n’a pas pu jouer son rôle de compensateur du déséquilibre thermique. Elle l’a amplifié et l’hémisphère nord est entré en glaciation.

 Ensuite pendant la déglaciation, l’ensoleillement a de nouveau fait fondre les calottes glaciaires. Cette fonte a eu lieu de manière graduelle avec des phases abruptes sur la fin . Le dernier symptôme de cette débâcle de glace continentale fut le Dryas Récent. La circulation thermohaline a en réponse à ce flux d’eau douce massif chuté rapidement déclenchant un retour à un froid transitoire.

Une fois que les dernières gouttes d’eau douce stockées sur les continents furent déversée dans les océans, la circulation a fini par retrouver un équilibre thermohalin, celui que l’on a pu connaître durant l’Holocène.

Mais ces dernières années ont été la scène d’un nouveau réchauffement. Le réchauffement le plus rapide, encore jamais observé.

Lorsqu’on parle d’ensoleillement, celui-ci est du à l’orbite de la terre qui se déplace autour du soleil. Le changement se fait alors graduellement sur l’ordre de plusieurs millénaires. Or, aujourd’hui la configuration est différente. Le réchauffement est très rapide.

On peut s’attendre à ce que le cycle hydrologique et la circulation océanique crée de nouvelles non-linéarités.

La fonte des glaces aux pôles et notamment la glace de mer pourrait très bien contribuer à un affaiblissement de la circulation thermohaline.

Une anomalie de la circulation thermohaline a déjà pu être remarquée dans les années 60. Mais cela est resté dans le registre d’une faible modification contrairement à l’épisode du Dryas. Les anomalies de salinité n’ont pas été suffisamment importantes pour perturber la circulation thermohaline de manière notable.

Pourtant, de par le fait que le réchauffement rapide continue, on peut très bien s’attendre à une accélération de la  fonte du Groenland et à une débâcle de sa calotte : de grandes surfaces de glace lâchées dans l’Atlantique. De plus, la lubrification des calottes de glace sur leur socle continental augmente aussi. De canyons se sont formés à l’intérieur même de la calotte pouvant ainsi accélérer la purge des zones fragiles. Cela est vrai notamment pour l’Antarctique.

Si ces phénomènes continuent, un ralentissement de la circulation thermohaline est envisageable. Or, on ne connaît pas le tipping point, le point de basculement.

 

Extraits d’un entretien mené avec Myriam Kohdri,  le 10 juin 2015

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